" Une nuit d'encre m'ensorcelle, nuit gravement à ma santé,  met des ombres et des zestes de citron dans mon thé. Ali baba en babouches puise dans des coffres à la louche, des perles, des colliers, trésors des nuits ratées."  Le premier couplet de "Nuit d'encre" un texte écrit en 93  m'apprend que la mélancolie avec laquelle je cohabite depuis l'enfance joue un rôle important dans l'avenir du "songwriter' qui s'agite en moi. Dix ans plus tôt "Les années quatre vingt commencent", l'album  fiévreux de M.Jonasz tourne déjà  sur ma chaine HI-FI. " C'est pour descendre un peu de la toupie qui tourne l'aiguille..." miaule-t-il.  Je réponds: " Dans l'horloge mettre des cailloux..."

Ce matin bleu, les pieds nus sur le plancher d'un vieil appartement bourgeois de la porte de la Chapelle. Je replie d'un geste précis un Lunguy  tartan autour de ma maigre taille. Dans le home studio du salon un Atari branché sur un clavier "midi".  Un vieux Revox, deux NS10 Yamaha. Une Télécaster adossée à son ampli, un magnéto cassette. Sur la platine CD, Manset ou Gavin Friday. Mélodies perdues, amours déçues, pas de quoi répondre aux: " pourquoi t'es mal?  Fidèle à mon poste, l'hebdo Sept à Paris  sous les yeux, Craven au bec et café fumants je fais défiler la mini  cassette du répondeur , accessoire ultime du musicien de club. " Vous avez quatre nouveaux messages et deux messages non lus... " Quelques dates de café concert et des  voix low-fi déformées plus tard, mes doigts vont et viennent sur les touches: Few-Rewind-Few-Erase. On passe de Donald Duck à Barry White sans sourire.

- " Déroulez... " me dit des années plus tard une psychanaliste  de la rue Monge.

 HI-FI

Un passage intéressant au milieu de la bande son stoppe  mon geste. Une voix connue me rappelle une discussion agréablement partagée lors d'un dîner chez une amie. "La mémoire neuve" écrira DominiqueA deux ans plus tard. Le visage souriant de la douce voix m'apparaît rapidement. J'en tombe amoureux aussi sec. Une stimulation soudaine mais attendue comme un long sourcil qu'on épile. L'histoire peut commencer. Tout est possible. Sa bouche! Putain la bouche qu'elle a! Sous son nez pointu la bouche qui promet, des jours et des nuits à deviser, croquer,  le baiser de Braham Stocker une morsure éternelle pour celui qui rend gorge. Elle est foutue. Comment est-elle balancée? Ho le cul! Dira Maurice mon Marielle à moi qui ne peut s'empêcher d'ajouter. " Son pére est de Fez et sa mére est D'Ouille, c'est donc la fille d'un pére de Fez et d'une mère d'Ouille!" Quand je pense que ce mec est l'ami intime d'un grand anthropologue, ça interroge. Attends, c'était où ce dîner?

ANTIBIO

LYRICS

Au début des Nineties' l'habitus-soirée de la capitale se partage en deux ou trois catégories. La première organise des dîners, l'autre lui préfère un restaurant puis un club.

Nous dînons. C'est ainsi que nous partageons nos jeunes expériences.  La cuisine n'a pas  fait son coming out et personne ne "part sur une petite tombée de quoique ce soit... On ne demande pas aux plats de raconter une histoire..." On y "déguste" rien non plus. On partage simplement une préparation nourrissante. Attends, je t'explique. Pour commencer,  tu sonnes à la porte le visage caché derrière une bouteille de Bordeaux, étiquette lisible: mis en bouteille au château, trente balles chez le rebeu. L'essentiel étant d'être invité ou de ne pas essuyer de refus en invitant. Je me vois encore sur le palier d'un punk parisien bien connu qui nous demande de nous déchausser sur le palier: Il y avait encore de la moquette chez les indés. Je ne suis pas resté. Ni à l'un de ses concerts d'ailleurs où je me rendais à reculons deux jours plus tôt. " Sa musique  n'est pas juste mais au moins elle n'est pas en place" dira un critique éclairé dans un Fanzine tout noir.  Ces repas sont ds longs métrages où les vins et les joints se croisent pendant que l'autre partie des parisiens qui n'invite pas ou n'est pas conviée découvre les néo bistrots Parisiens avec ses Brouilly, foie de veau, os à moelle et Brillat Savarin. Là j'oublie la catégorie la plus en vogue! Réunissant le public des Rita, de la Mano et Noir Désir: étudiants, chercheurs, profs et marginaux tous unis contre la musique chère! Ceux là ne dînent ni ne clubent, ils cherchent le bar tabac pour être au contact des citoyens. Il faut agir. Pour changer de vie il faut partager. Le Mp3 leur donnera raison. Ils portent souvent une veste en cuir sur un vieux survêt Puma bleu roi, le tout bien Black Power puces de St Ouen. On se croise tous les week-end. J'ai des  tirages regarde,  là c'est nous.  On est tous devant chez L'indien, clan de gorilles ébouriffés " Touffe de noirs Jésus, on ruisselle dans nos berceaux comme des nageurs qu'on attend plus.*" Regarde. J'ai une autre image dans la baie du Mont St Michel avec nos silhouettes fantômes qui sautent sur la plage. C'est du sténopée. Tu veux?  C'est du noir et blanc comme il se doit. Je sors de la chambre allume le séquenceur et pose quelques accords complexes sur le clavier. Et ben dis donc... C'est gai! Heureusement j'ai un casque, elle n'entend rien. Debout derrière moi, elle m'enveloppe,  j'ai des seins dans le dos, c'est merveilleux,  je sens son moi, son surmoi, son ça. Le téléphone sonne, on se roule une pelle interminable, le répondeur se déclenche: " Salut, vous êtes chez Xavier, laissez un message après le bip."